Syndicaliste de la terre, il veut plus pour les paysans

25.05.2018

 

André Muller, l’élu atypique du Mont-sur-Lausanne fait partie des derniers producteurs de lait de sa commune. Il se bat pour un revenu «équitable», soit 1 franc par litre.

Si l’on perçoit les paysans comme des taiseux, André Muller fait partie des exceptions qui confirment la règle. Infatigable bavard au verbe rapide, le producteur du Mont-sur-Lausanne ne réserve pas sa hargne et ses répliques cinglantes à l’hémicycle du Conseil communal local. Président de la section vaudoise du syndicat paysan Uniterre, il n’hésite pas à «monter à Berne» pour défendre la cause agricole, égratignant au passage les pontes de l’Interprofession du lait, pourtant censés défendre le monde paysan. Pour le syndicaliste, à moins de 1 franc par litre de lait au producteur, le prix n’est pas équitable. «Je sais qu’il y en a qui ne nous aiment pas mais, ce prix, on l’avait il y a trente ans: il ne faut pas nous dire que c’est impossible aujourd’hui», martèle le militant.

Alors que des fermes disparaissent chaque jour en Suisse, le petit domaine d’André Muller, juché au sommet de sa colline, semble aller à l’encontre de la tendance. Celui qui reste l’un des deux derniers producteurs de lait au Mont-sur-Lausanne n’a pas cédé à la mode des investissements consentis par d’autres sur leur exploitation.

Avec sa douzaine de vaches – «des montbéliardes, une race mixte qui ne vise pas la haute rentabilité», précise-t-il – le paysan fait tourner son domaine en autosuffisance. Depuis trois ans, il n’a plus de dettes. «Ça a été la fin du diktat des banques», revendique André Muller,qui regrette de voir ses pairs investir plus de 1 million dans de belles étables aux normes, avec le risque de ne jamais être en mesure de rembourser. C’est par la vente directe de lait et d’oeufs qu’André Muller et son épouse Josée assurent les revenus de leur exploitation. Une façon de tourner le dos aux puissants, à l’industrie du secteur. En vendant leur production à domicile et au marché, à Lausanne, ils ont suivi le chemin pris par d’autres pour contrer les prix bas imposés par l’industrie laitière. C’est la grève du lait, en 2008, qui a servi de déclencheur. La grogne s’est manifestée dans une partie de l’Europe. Cortèges de tracteurs, déversements de lait dans les champs… «C’est comme ça que ça a démarré. Depuis, j’ai progressé et appris à parler en public.»

Une énergie peu commune

Né dans la ferme familiale qu’avait achetée son grand-père en 1914, le remuant paysan a dû rapidement mettre à contribution une énergie peu commune. «Mon père était handicapé et j’ai dû reprendre l’exploitation au pied levé. Je n’ai pas eu l’occasion de fréquenter l’école d’agriculture», évoque André Muller, qui n’avait que 22 ans lorsque son père est décédé.

En plus du domaine à exploiter, le Montain a joué au foot, au hockey – après avoir appris à patiner sur le lac de Sauvabelin – et sauté dans la boue au guidon de sa moto de cross. À deux ans de la retraite, il fait encore évoluer son domaine. «Il faut être fou pour passer au bio à mon âge, mais j’aime bien les défis», lâche le personnage. Non sans grogner contre un système qui lui fait acheter des semences bio mais dont la récolte n’est pas rachetée au prix du bio tant que sa période de conversion n’est pas achevée. Ce sera fait dès l’an prochain.

Au Mont-sur-Lausanne, le paysan est remarqué pour ses interventions vigoureuses au sein du plénum. «C’est un personnage attachant, franc du collier et très intelligent, décrit le syndic, Jean-Pierre Sueur. Mais il n’est pas du genre à traîner au bistrot et il ne descend pas tant de sa montagne.»

Projet de lait équitable pour la Suisse

C’est que le travail à la ferme l’occupe passablement. Son confrère Patrick Demont, qui vend également son lait au marché de Lausanne, lui reconnaît une grande force de travail. «Il s’est usé au boulot, dit-il. Je lui tire mon chapeau.» Mais s’ils ont, ensemble, écoulé du lait dans les prés au moment de la grève de 2008, Patrick Demont a fini par se distancier d’Uniterre. «André Muller aime bien dire que le système est au service de crapules, dit Patrick Demont. Il est comme ça, il croit à sa cause.» Pour lui, le syndicat est en perte de vitesse en raison d’un «extrémisme» qui fait peu de place au pragmatisme.

À sa façon, André Muller rétorque: «On dit la vérité et ça ne plaît pas à tout le monde. Mais l’interprofession fait croire qu’elle nous aide alors que ces messieurs nous tournent le dos dès qu’on a quitté la table de négociations.»

Tous collabos? Président de Prométerre, Luc Thomas fait partie des personnages visés par la déclaration: «Le coup de gueule, c’est une chose. Rechercher des solutions en est une autre, réagit-il. Mais la réalité des choses, c’est que pour 15 000 producteurs de lait, il n’y a que quatre acheteurs.» Une façon de donner raison au syndicaliste de la terre. Le rapport de force est trop inégal. «En disant librement les choses, André Muller et Uniterre sont un complément utile à la défense de la profession», reconnaît Luc Thomas.

Un panier de crabes

S’il proteste et manifeste, André Muller compte bien arriver à son but en participant activement à la mise en place d’un système de distribution d’un lait équitable à l’échelle de toute la Suisse. «C’est pour la fin de l’année et, pour un litre de lait à 1 fr. 40 environ, on sera les seuls à donner 1 franc aux producteurs.» Fidèle à lui-même, il ajoute: «Ça va être un bon coup de pied à ce panier de crabes qu’est le monde du lait.»

source : 24 Heures